Pourquoi les routes sont une menace majeure pour le vivant

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Collisions, bruit, pertes d’habitat... Les routes contribuent à l’effondrement du vivant. En construire de nouvelles « ne fait qu’aggraver le problème », analyse le journaliste Ben Goldfarb.

Un monde « fracturé », « plein d’arêtes mais sans cœur » : voilà en quoi les routes ont transformé notre planète, écrit le journaliste étasunien Ben Goldfarb dans son dernier livre, Croisements : comment l’écologie des routes façonne l’avenir de notre planète [1]. Encensée par la critique outre-Atlantique, cette enquête magistrale dévoile, études scientifiques à l’appui, les conséquences dévastatrices des voies bitumées sur la biodiversité.



Reporterre — Vous montrez dans votre livre que les routes ont un impact massif sur la biodiversité : les oiseaux sont davantage tués chaque semaine sur les routes étasuniennes que lors de la meurtrière marée noire de 2010, provoquée par l’explosion de la plateforme pétrolière Deepwater Horizon. Pourquoi ne sont-elles pas perçues comme une menace pour le vivant, au même titre que la pollution ou le braconnage ?

Ben Goldfarb — En général, les animaux que nous voyons écrasés sur le bord de la route sont des animaux communs. Aux États-Unis, ce sont souvent des écureuils, des opossums, des cerfs de Virginie ou des ratons laveurs, qui sont partout. C’est assez logique : les animaux les plus communs ont plus de probabilité d’être renversés par une voiture. Nous avons donc tendance à penser que les collisions n’affectent que les animaux qui ne sont pas en danger d’extinction.

En réalité, il y a énormément d’espèces, aux États-Unis comme ailleurs, pour qui les collisions représentent une réelle menace. Comme la panthère de Floride : il n’en reste plus que 200, et 10 % d’entre elles sont tuées par des voitures chaque année. En Iran, il ne reste plus que quelques dizaines de guépards asiatiques, mais les femelles sont tuées par les voitures. C’est une menace majeure pour leur survie.

De quelles autres manières les routes affectent-elles le vivant ?

Elles créent un « effet barrière » : le trafic est parfois tellement dense que les animaux ne se risquent même pas à traverser. Aux États-Unis, par exemple, beaucoup de hardes de cervidés, d’élans ou d’antilopes ont besoin de migrer sur de très longues distances pour trouver de la nourriture. Les autoroutes peuvent les en empêcher. On a vu des hardes mourir de faim en masse parce qu’elles ne pouvaient pas aller où elles en avaient besoin. Pareil en Afrique, avec des gnous et des zèbres. On ne voit pas ces animaux morts au bord de la route, on pourrait donc en conclure que les routes n’ont pas d’impact négatif. En réalité, elles provoquent des pertes d’habitat massives.

Ben Goldfarb : « Les voitures sont une menace directe pour un certain nombre d’espèces rares ou abondantes. » Pxhere/CC0

Cela peut poser problème pour la reproduction. Près de Los Angeles se trouve une toute petite population de cougars. Tout autour d’eux, il y a des autoroutes. Ils sont enfermés dans un îlot de bitume : ils ne peuvent pas en sortir pour trouver un partenaire, et aucun nouveau cougar ne peut parvenir jusqu’à eux. Certains mâles ont dû s’accoupler avec leurs propres filles, puis avec leurs petites-filles, puis avec leurs arrière-petites-filles. La population est devenue très consanguine, et a commencé à développer des anomalies génétiques. Sur le long terme, si rien n’est fait, elle est probablement condamnée.

Vous évoquez également, dans votre livre, les conséquences de la pollution sonore sur la faune…

C’est une autre forme de perte d’habitat. Une chouette, par exemple, a une audition très développée. Elle a besoin d’entendre les pas d’une souris dans les broussailles. Si le bruit des moteurs et des pneus noie ce son, elle ne peut pas survivre. Une route nous semble n’être qu’un fin filet de bitume, mais la pollution sonore qu’elle génère peut s’étendre sur 1 kilomètre de chaque côté de la route.

Les routes vont jusqu’à influencer les mécanismes de sélection naturelle...

L’étude sur les hirondelles à front blanc que j’évoque dans mon livre est l’une de mes préférées. Cette espèce de passereau nord-américain niche souvent à proximité des routes, notamment sous les ponts. Le chercheur Charles Brown, qui a commencé à étudier ces hirondelles dans les années 1980, a découvert qu’avec le temps, elles étaient de moins en moins heurtées par les voitures. Il a réalisé, en examinant le corps de celles qui avaient été fauchées, qu’elles évoluaient pour être de moins en moins vulnérables aux collisions.

Leurs ailes devenaient plus courtes, pour une raison assez simple : les longues ailes sont géniales pour voler sur de longues distances, mais les ailes courtes sont mieux pour effectuer des virages rapides et éviter un camion dévalant une autoroute. Les hirondelles à front blanc dotées d’ailes courtes sont favorisées dans le processus de sélection naturelle. Je trouve ça fascinant, parce que nous percevons la sélection darwinienne comme un processus qui se déroule sur des milliers, voire des millions d’années. Mais le trafic routier est une force sélective tellement puissante qu’elle provoque une évolution en l’espace de seulement quelques décennies. C’est incroyable.

Devrions-nous donc considérer les routes comme l’un des facteurs de la sixième extinction de masse ?

Je le pense. Les voitures sont une menace directe pour un certain nombre d’espèces rares, mais il n’y a pas que ça. Elles diminuent également les populations d’espèces relativement abondantes, comme les tortues, par exemple. Le nombre d’espèces de tortues en voie de disparition n’est pas particulièrement élevé. Mais ici, aux États-Unis, nous avons perdu un énorme pourcentage d’individus. Les femelles quittent leur étang pour pondre leurs œufs, et sont parfois écrasées en chemin. Beaucoup d’étangs accueillant autrefois des tortues sont désormais vides. Des populations locales sont perdues. C’est un processus d’anéantissement biologique presque plus grave, sous certains aspects.

Un cerf de Virginie traversant une route de l’État de New York, aux États-Unis. Flickr/CC BY-NC-ND 2.0 Deed/Mr.TinMD

Les voitures électriques ou autonomes changeront-elles la donne ?

On a tendance à penser que le problème des voitures se réduit à l’émission de gaz à effet de serre, ce qui est évidemment gravissime. C’est pour résoudre ce problème que nous cherchons à électrifier le parc. C’est très bien, mais cela ne réduira pas les collisions ni ne diminuera « l’effet barrière » des autoroutes.

Cela n’empêchera pas non plus la dispersion des particules chimiques présentes dans les pneus, qui polluent les rivières et tuent les saumons sur la côte ouest des États-Unis. Ça pourrait même aggraver ces problèmes. Beaucoup d’études montrent que lorsque conduire devient moins cher — parce qu’il suffit de brancher sa voiture à une source d’électricité plutôt que de faire le plein —, on finit par conduire davantage, ce qui n’est pas bon pour la faune.

En ce qui concerne les voitures autonomes, oui, elles seront sûrement plus douées que nous pour éviter les collisions avec de gros animaux. Mais leurs capteurs ne détecteront probablement pas les plus petits, comme les serpents ou les écureuils. Les voitures autonomes risquent également d’augmenter le trafic. Quand un robot vous conduit là où ça vous chante, et que vous pouvez, pendant ce temps, travailler ou regarder Netflix tranquillement sur votre banquette, prendre sa voiture devient moins contraignant. Cela risque d’inciter les gens à se déplacer davantage.

Existe-t-il des moyens de rendre les routes moins néfastes ?

Les passages à faune [qui permettent aux animaux de passer au-dessous ou au-dessus des voies] en font partie. Ils ont été inventés en France dans les années 1950, et inspirent beaucoup de pays, comme les Pays-Bas, la Suisse ou l’Allemagne. À Los Angeles, les autorités construisent une passerelle pour permettre aux populations de cougars californiens de se mélanger. C’est très enthousiasmant.

Aux États-Unis, une poignée d’endroits ferment les routes la nuit durant la saison de reproduction des amphibiens. Cela permet à toutes les grenouilles, salamandres et crapauds qui migrent jusqu’à leurs étangs de ne pas être écrasés en cours de route. J’adorerais que cette solution se généralise.

Vous évoquez également, dans votre livre, des expériences de démolition de routes…

Aux États-Unis, il y a environ 600 000 kilomètres de routes forestières. On commence petit à petit à défaire ces routes, à laisser la nature y reprendre ses droits. C’est une solution importante. Quelques villes ont également commencé à défaire d’anciennes autoroutes qui divisaient les quartiers. C’est super, mais il y a autour de 7 millions de kilomètres de route aux États-Unis. On n’en a probablement défait que quelques milliers, ce qui n’est pas grand-chose par rapport à l’immensité du problème.

Pour le moment, de manière générale, personne ne conteste l’usage de la voiture en tant que tel. Nous exigeons de pouvoir conduire où nous voulons, quand nous voulons. Je pense qu’il est temps de remettre en question ce privilège.

Une grosse bataille écologique a lieu actuellement en France contre la construction d’une autoroute entre Toulouse et Castres. Une départementale existe déjà pour relier ces deux villes, mais la nouvelle autoroute permettrait, selon les porteurs du projet, d’économiser entre 15 et 35 minutes de trajet. Un projet de ce genre a-t-il encore du sens ?

En général, les nouvelles routes — et en particulier les autoroutes — sont incroyablement dévastatrices pour la nature. On devrait essayer d’en construire moins ou utiliser les infrastructures déjà existantes. Cette idée de construire de nouvelles routes, ou de les agrandir, c’est quelque chose que l’on fait en permanence aux États-Unis, supposément pour réduire la circulation. Mais à chaque fois, les études de cas montrent que cela augmente la demande. Cela ne fait qu’aggraver le problème pour le vivant.

Croisements : comment l’écologie des routes façonne l’avenir de notre planète, de Ben Goldfarb, aux éditions W. W. Norton & Company, septembre 2023, 384 p., 25 euros.

Lire aussi :
Pour les sauver des voitures, ils aident les crapauds à traverser la route

Publié le 13 Octobre 2023 par Hortense Chauvin sur reporterre.net

Hashtag Libractus 
#Société #Biodiversité #Routes #Menace #Vivant #Effondrement #Habitat #Collision #Bruit #Construction #Problème #Nature #Environnement #Écologie #Conservation #Reporterre
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